L'évolution du climat

L'évolution du climat - Cheverny
Depuis 1984, Cheverny dispose d'une station météo installée au lieudit "Le Petit Chambord". Les mesures effectuées depuis 40 ans nous apportent des données précises sur les tendances de l'évolution du climat. 

Quelques données nationales qui intéressent la forêt
Pour faire suite à l'article de la page précédente, nous pouvons apporter ces éléments spécifiques à la forêt à titre d'exemples : l'évolution de la date de floraison du Douglas depuis 1979 à Orléans et le front d'expansion de la chenille processionnaire du pin (voir graphiques ci-dessous).

L'évolution du climat - Cheverny
La croissance et le cycle biologique de tous les végétaux sont fortement liés aux températures de l'air. Une durée prolongée de températures basses en période hivernale est nécessaire pour permettre par la suite la floraison. Les phases de développement dépendent largement de l'accumulation de quantités de chaleur.

L'INRA a enregistré les dates de floraison du Douglas depuis 1979. Dans la région d'Orléans,
jusqu'à la fin des années 1990, les températures printanières se sont accumulées de plus en plus vite, ce qui a engendré une avancée de 15 jours des dates de floraison.
La modification des conditions climatiques pose la question de l'adaptation des essences à leur territoire et de l'impact sur leur croissance et leur productivité.
L'évolution du climat - Cheverny

L'évolution du climat - Cheverny
La carte de l'aire de distribution de la processionnaire du pin en France, montre l'expansion entre sa limite nord maximale sur la période 1969-1979 (données CEMAGREF) et le front de colonisation enregistré à l'hiver 2020-2021 (dernière mise à jour INRAE). Cet insecte originaire du bassin méditerranéen présente un développement larvaire hivernal. Il se trouve, pendant ce stade, favorisé par une augmentation de la température hivernale qui régule ses chances de survie. Alors que ces contraintes thermiques forçaient par exemple en Région Centre l'insecte à stationner au sud de la Loire dans les années 1970, le réchauffement climatique les a progressivement levées permettant une expansion continue vers le Nord.

Merci à Christophe Beaujouan, Chevernois, d'avoir fourni toutes ces données à La Grenouille.


La Grenouille n°71 - avril 2026

La forêt de Cheverny prépare son avenir

Deux siècles après Paul de Vibraye, Charles Antoine de Vibraye surveille le domaine et ses 2 200 hectares de forêt comme la prunelle de ses yeux. Il rappelle ne pas en être « propriétaire », mais seulement dépositaire. Il ne ménage pas ses efforts en étant chaque jour à l’écoute de l’évolution de la forêt.
La stratégie s’inscrit dans un temps long. La forêt, comme plus généralement les espaces naturels, demande beaucoup d’attention et des interventions pertinentes au quotidien. Il faut l’écouter respirer, résister aux agressions et renaître...
Charles Antoine de Vibraye observe tous les jours les mêmes feuillus, les mêmes résineux. Il les voit grandir et en est rassuré : la forêt de Cheverny ne l’inquiète pas, elle lui dit que « tout va bien ». Le chef d’entreprise laisse souvent sa place à « l’homme des bois » en se souvenant de sa jeunesse passée dans les forêts du Morvan. Il est très préoccupé par le changement climatique. Son questionnement va vers la responsabilité humaine. Si c’est l’homme qui est responsable, à quel niveau l’est-il ? Il faudra épouser toutes les situations et y remédier quitte à sacrifier de la croissance. Si c’est la nature qui est directement responsable, on doit aussi s’adapter... 

La forêt de Cheverny prépare son avenir

La réglementation
Les interventions sur la forêt sont très réglementées en étant largement encadrées par différents organismes de gestion et de surveillance :
- le Centre national de la propriété forestière (CNPF) est un établissement public en charge du développement de la gestion durable des forêts privées. La France compte 3,5 millions de propriétaires forestiers qui se partagent 12,6 millions d’hectares ;
- le Plan simple de gestion (PSG). C’est le document qui permet d’organiser les coupes et les travaux des parcelles forestières. C’est un guide instruit par un technicien du CNPF. Quand un propriétaire forestier envisage de procéder à une coupe, il est soumis à plusieurs contraintes selon que la coupe est rase ou non. À Cheverny, ce travail est sous-traité à la coopérative Unisylva. On ne décide pas d’une coupe en fonction du prix du bois : la vente est accessoire à la coupe. On peut vendre sur pied ou mettre en vente après abattage, façonnage et débardage en bordure de chemin.
Après la guerre de 1939-1945, c’est le Fond forestier national (FFN), qui a permis à la France de se reboiser. 

À l’époque de Paul de Vibraye, le parc autour du château de Cheverny (70 ha et 100 ha avec le château), était peu boisé. On y cultivait surtout de la vigne et les pâturages entouraient plusieurs fermes. Philippe de Vibraye fit planter des pins sylvestres sur ces emplacements. De l’avis de Charles Antoine de Vibraye, la terre sur ces étendues est trop riche pour des pins sylvestres..., mais idéale pour l’allée de cèdres qui reste aujourd’hui la plus longue allée de cèdres du Liban de France. 

Le 19 juin 2022
C’est une date qui reste ancrée dans la mémoire de Charles Antoine de Vibraye. En cette soirée d’élections législatives, il sort de la mairie de Cheverny. Le ciel a d’étranges couleurs, entre jaune et noir. S’ensuit un déluge de grêle qui s’abat sur Cheverny et ses alentours. Le lendemain, il parcourt le domaine pour constater les dégâts. La grêle a beaucoup défolié les feuillus, mais les 30 ha de pins sylvestres après le lieudit Archanger semblent avoir résisté. Apparence trompeuse : à peine cinq semaines plus tard, tous ces arbres ont subitement dépéri. C’est un champignon, le sphaeropsis sapinea (voir page suivante) qui a eu raison des 30 ha de pins sylvestres. Cette moisissure se développe suite à une canicule, une sécheresse ou lorsque l’arbre est lacéré et meurtri par la grêle...

La forêt de Cheverny prépare son avenir
Dans des situations équivalentes, les propriétaires forestiers sont accompagnés pour reconstruire le peuplement de la forêt. Dans le cas des pins d’Archanger, les pins sylvestres ont été coupés à ras et des pins maritimes ont été plantés en remplacement sur un peu plus d’une trentaine d’hectares, ce qui constitue une dérogation, en raison du cas reconnu de force majeure, par rapport à la limite de 10 ha autorisée habituellement. 

Un autre phénomène marquant a été constaté à l’extrémité du domaine
Sur le côté gauche de la route en direction de Contres, plusieurs rangées de pins avaient rougi lors des petites canicules de 2024 et 2025. Puis ces pins ont reverdi très vite. Le pin laricio, originaire de Corse et de Calabre est une variété qui supporte très bien la chaleur. Conclusion des sages observations de Charles Antoine de Vibraye : « Il faut laisser des plages de respiration pour que la biodiversité puisse s’épanouir ; laisser pousser les ronces et les "mauvaises herbes". Ce qui n’empêche pas de grillager des parcelles de 30 ha pour éviter le broutage des "grandes pattes". Une parcelle ainsi protégée gagne 10 ans de pousse ».

P. D.

La Grenouille n°71 - avril 2026

Cette forêt qui nous entoure

L’importance de la forêt n’est plus à démontrer : elle peut être sauvage ou plus ou moins maîtrisée ou orientée quant à la nature des essences qui la composent. La forêt a aussi un impact économique direct.
La Grenouille s’est intéressée à l’histoire de la Forêt de Cheverny en la replaçant dans le contexte indissociable de la Sologne et en nous arrêtant sur les nombreux métiers du bois qui ont fait vivre tant de familles.
Des choix pertinents ont été établis à l’époque de Paul de Vibraye, grâce auquel la forêt de Cheverny présente l’aspect que nous lui connaissons.
Aujourd’hui, le changement climatique que nous constatons oblige à définir une stra­tégie à long terme vis-à-vis des plantations à effectuer pour pérenniser nos forêts.

Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
À l’époque de Paul de Vibraye (1)
Lorsqu’en 1829 Paul de Vibraye est devenu propriétaire de cette terre de Sologne d’envi­ron 2 900 hectares, presque entièrement en friche, il se donna alors pour objectif de maîtriser et de valoriser cette nature sauvage. Il avait une vingtaine d’années. Il dut lutter contre l’envahissement des bruyères pour regagner des surfaces de cultures.
Paul de Vibraye avait plusieurs possibilités dont celle de travailler autour du château. Le parc de 57 hectares est constitué de terres calcaires assez faciles à travailler. Il choi­sit la difficulté en travaillant les marécages, les étangs, les landes et les surfaces de bruyères... Il ne cherche pas à transformer la Sologne en paysage beauceron. Il s’inscrivait dans la logique de servir son pays à travers la valorisation de son domaine.
Paul de Vibraye s’engage dans cette mission pendant 37 ans, avec les moyens restreints de l’époque : « Acceptant la loi du travail, je crus, dans mon état de liberté, devoir m’impo­ser cette tâche. J’eus d’abord à lutter contre les partis pris, le mauvais vouloir et la force d’inertie ».
Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
Ce que Paul de Vibraye va entreprendre dans les années 1830-1870 correspond à la période où toute la Sologne va opérer sa mutation, grâce aussi à Napoléon III qui désenclava ce territoire. C’est aussi le moment où se construisent plusieurs centaines de châteaux dans la région.
Sur le domaine de Cheverny, la stratégie fut donc d’accorder au boisement environ 2/3 de superficies des terres et 1/3 aux terres arables, au départ des prairies assez nutri­tives qui deviendront ensuite des terres à vignes (62 ha).
Les 3/4 des fermes étaient en friche, consé­quence d’une longue période de troubles depuis la Révolution, suivie des guerres napo­léoniennes pas si éloignées à cette époque, qui ont épuisé les populations. Inutile dans ce contexte d'espérer lancer des cultures intensives. Il fallait alors reconstituer l’ancien sol forestier avant de reboiser, recreuser les fossés et les étangs en évitant les eaux sta­gnantes et en éloignant le bétail qui broutait les jeunes pousses.
Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
Les semis de bois et les plantations à l’époque sont essentiellement constitués de chênes, de châtaigniers, de bouleaux et de divers conifères. Les glands étaient souvent mélan­gés avec des graines de pin maritime, de pin sylvestre, de laricio et de pin noir d’Autriche. Le bouleau est l’essence la moins fragile et qui prospère le mieux au milieu des jeunes chênes et des bruyères. Les châtaigniers furent semés sur les terres saines et sili­cieuses. Dans les clairières, était souvent pratiqué l’écobuage (2) tempéré.

Après avoir préparé les terres de Cheverny, Paul de Vibraye va voyager dans le monde entier

Il rapportera différentes graines et plants pour tenter d’y acclimater des centaines de variétés :
- Les chênes d’Amérique septentrionale ne purent pas rivaliser avec nos chênes locaux, à savoir les quercus pedunculata et les quercus sessiliflora. Un chêne d’Orient fit exception et résista : le quercus cerris.

Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
- Les conifères indigènes venus d’Europe, les exotiques d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Nord. Paul de Vibraye introduisit environ 120 espèces et au final en gardera entre 20 et 25 dont les semences résistèrent.
- Les pins : beaucoup de travail et de soins pour peu de résultats, sauf pour le pin rouge d’Amérique proche de notre Laricio corse.
Pour les espèces superbes de haute Californie, de l’Oregon ou des montagnes Rocheuses, les résultats ne furent pas probants.
Au retour de ses voyages en Autriche, il sema environ 25 ha de ses pins noirs d’Autriche dans quelques clairières à repeupler.
- Les abies. Ce fut certainement pour Paul de Vibraye sa plus belle réussite. Il en avait rapporté une trentaine d’espèces, mais n’en sélectionna que neuf pour son domaine. Pour lui, il était anormal de planter des arbres de montagnes et d’altitude en plaine. Mais l’expé­rience était à tenter. Il commença par les abies pinsapo venus d’Espagne vers 1837, puis quelques variétés d’Amérique du Nord : les abies nobilis, les isuga douglasii et lasiocarpa, l’abies normanniana venu d’Orient.
Vers les années 1842, Paul de Vibraye implanta les cèdres du Liban qui forment dans le parc du château une des plus belles allées d’Europe à ce jour. Il crut beaucoup à l’acclimatation des cèdres de l’Atlas en terre de Sologne et aussi aux deux géants de Californie : le sequoia sempervirens, amateur d’argile compacte et le séquoia gigantea, qui aime les terres tourbeuses et que l’on peut admirer tout au long de l’allée du Chêne des Dames qui conduit au golf de Cheverny.
Le travail de plantation sur les zones défri­chées se fit sur environ 450 hectares et la remise en état des pâtures sur 390 hectares.

Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
Paul de Vibraye inscrit sa démarche dans le courant de l’époque
Toutes ces transformations eurent lieu dans le cadre de l’engagement de toute la Sologne au XIXe siècle avec le Comité central agricole de Sologne (CCAS) créé en 1859.
L’histoire du domaine de Cheverny concerne la forêt à travers les plantations, l’entretien et la valorisation des bois, à l’image de tous les autres domaines tenus par les grands proprié­taires forestiers de l’époque.
Après la chute de la Restauration en 1830, on assista à un repli des grands propriétaires parisiens déchus pour la plupart de leurs fonctions qui investiront alors en replantant en majorité des pins maritimes et sylvestres dans leurs domaines. Cette démarche contribua à sortir la région de sa misère sociale et écono­mique, jusqu’aux grandes gelées des hivers 1878-1879 et 1879-1880 où les températures descendirent jusqu’à moins 28°pendant plu­sieurs jours. Les 3/4 des surfaces boisées étaient plantées en pin maritime, malheu­reusement trop sensible aux gelées. 80 000 hectares de ces pins furent détruits.
Suite à ce désastre, une grande réflexion s’imposa de la part des élus régionaux, des propriétaires forestiers, du gouvernement et de toute la population qui vivait essentielle­ment des métiers du bois.
Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
Il fallut abattre les milliers d’hectares d’arbres morts sur pied et replanter une variété plus robuste : le pin sylvestre. Le Comité agricole de Sologne incita à la création de six pépi­nières de secours. Paul de Vibraye en fit partie ainsi que deux grands pépiniéristes locaux, M. Transon et M. Barbier, qui entreprirent la culture de pins sylvestres et laricio sur 90 hec­tares. Ils reboisèrent le domaine de Cheverny et bien d’autres avec une centaine d’ouvriers.
Vingt ans plus tard, Napoléon III, en visite chez sa grand-mère qui résidait au châ­teau de La-Ferté-Beauharnais, tombe sous le charme de la région. La Sologne devint à la mode... L’État vota des budgets en faveur de la recherche agronomique, de l’élevage d’animaux importés de pays lointains, de l’assèchement de 1 600 étangs, de l’ouverture de 600 km de voies agricoles et forestières et d’une ligne de chemin de fer. On commença la construction d’un canal afin de transporter la marne destinée à enrichir les sols pauvres. Le prix de la terre passe de 50 francs l’hectare en 1850 à 300 francs en 1870 et à 500 francs en 1900.
80 000 hectares seront reboisés. La forêt double de surface en 20 ans et de nombreux métiers du bois font vivre des milliers de tra­vailleurs des petites communes de Sologne, dont Cheverny et Cour-Cheverny.

La filière bois et ses débouchésLe pin sylvestre est l’essence la plus résis­tante et la moins gélive. Ses plantations sont passées de 10 000 ha en 1880 à 60 000 en 1890 et à 115 000 en 1914. Il constitue le massif résineux le plus important du centre de la France.
Les débouchés commerciaux sont nombreux : la production de cotrets (3) qui servaient d’allume-feu pour les fours des boulangers. Le pin n’étant pas un bon bois de chauffage comme le chêne peut l’être, les cotrets pelés ou non firent les beaux jours de nos boulangers... mais c’est vers le négoce de poteaux télé­phoniques, d’étais de mines et de traverses de chemin de fer que les propriétaires comme Paul de Vibraye vont se tourner pour rentabili­ser leurs plantations.

Rien ne se perd dans la forêt
Les balais de bruyère et de bouleau qui servent à l’entretien des rues et des cours sont fabriqués sur place. On y trouvait en abondance la bruyère et la brémaille (4). Cette petite industrie s’établit dans nombre de com­munes de notre région, en particulier à Cour- Cheverny et à Bracieux qui possédaient une gare pour exporter leur production vers la ville. Cette fabrication présentait aussi l’avantage de fournir du travail l’hiver à la veillée, quand le temps était mauvais. Les balais se ven­daient par douzaines entre 0,80 francs et 1,20 francs chez le producteur.

Chateaubriand écrivit, un jour de tristesse :
« Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent »
Le peuple de la forêt s’organisa très vite en créant de nouveaux métiers : bûcherons, écorceurs, fendeurs, rouliers, scieurs de long, charbonniers, ramasseux... On produit des étais de mines, de la pâte à papier, du char­bon de bois (pour Paris), des traverses de chemin de fer, des cotrets (fagots de bois)... La population augmente de 10 %.
Les propriétaires vont trouver sur place une main d’oeuvre disponible : les journaliers agri­coles peu employés l’hiver, la baisse du nombre de bergers (moins de landes = moins de moutons)... On comptait autant de scieries que de boulangeries.
Vers 1900, le pourcentage de bûcherons varie, suivant les villages, de 30 à 50 %. C’est à cette période que le prix du bois va beau­coup baisser... et le salaire des bûcherons par voie de conséquence. Les causes sont multiples qui aboutissent à remplacer l’usage du bois :
- la concurrence du gaz, du pétrole, du char­bon (coke) pour se chauffer ;
- les réseaux ferrés étant terminés, on a moins besoin de traverses de chemin de fer ;
- le métal remplace parfois le bois pour les constructions...
La communauté des bûcherons entre dans une grande précarité. 800 d’entre-eux se mettent en grève. En 1892 est créé le premier syndicat des bûcherons et ouvriers agricoles. Le journal « Le Progrès du Loir-et-Cher » du 18 septembre 1892 nous précise que « les travailleurs dans les bois de Chambord gagnent à peine 20 sous par jour pour 14 à 15 h de travail ».
En Loir-et-Cher, le syndicat des bûcherons, avec 600 adhérents, est le plus important après celui des cordonniers. En 1892, Arthur Rozier, rédacteur en chef du journal « Le Progrès du Loir-et-Cher », fonde des sections syndicales à Cour-Cheverny, Contres et Mont-près-Chambord pour ce qu’il appelait « le pro­létariat le plus misérable des campagnes ».
Pendant plusieurs années, la lutte fait rage entre environ mille bûcherons et les proprié­taires forestiers qui créent le syndicat du commerce des bois du Loir-et-Cher. Ces der­niers veulent mettre fin au système dit « des callots » qui donne le droit aux bûcherons de conserver une partie de la souche et du pied de l’arbre abattu. Ce qui représentait près de la moitié du revenu des bûcherons. Un an plus tard, les bûcherons obtiendront gain de cause après une grève sur tout le territoire local.

La vie dans un « cul de loup »
Au domaine de Cheverny (2 200 ha), à Chambord (5 000 ha) ou en forêt de Boulogne (4 000 ha), lorsqu’on apercevait une petite fumée blanche qui se dandinait entre les branches supérieures des arbres, nous pou­vions être certains qu’il y avait de la vie en-dessous. Toute une population vivait en famille dans des cabanes en bois couvertes de terre. Ils exerçaient leur métier sur place : les bûcherons, les charbonniers, les fendeurs, les écorceurs... dont certains vivaient à l’année dans la forêt.
Les balaitiers, les rouliers, les débardeurs, les ramasseurs de litière ou de bois mort, les van­niers, les scieurs, les gardiens de troupeaux... vivaient dans les hameaux tout proches.

*****************

Les métiers du bois

Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
Le bûcheron
C’est avant tout un paysan dont le métier consiste à moissonner. La récolte du bois s’appelle la coupe. La coupe, vendue en octobre est abattue de novembre au prin­temps. Rares sont les bûcherons à l’année dans la forêt. Ils sont ouvriers et travaillent dans les fermes d’avril à novembre. Dès que le bûcheron arrive dans sa coupe, il com­mence à bâtir son « cul de loup » en s’assu­rant de la proximité d’un point d’eau.
On distingue la coupe en taillis et la coupe en futaie. Quand la coupe commence, inter­viennent successivement les fendeurs, les écorceurs, las balaitiers, les charbonniers. Puis les débardeurs, les rouliers, les scieurs, les gardes, etc.

Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
L’écorceur
Les écorces de chêne sont les plus prisées par les tanneries de Blois, de Romorantin et de Courmenon. Les écorces permettent de produire le « tan », poudre qui sert à la préparation des cuirs. Les écorces de che­niaux (petits chênes) se vendent le double des écorces de vieux chênes. Les écorces se vendent à la botte de 1,20 ml et 0,80 m de circonférence environ. Les écorces de noyer et d’aulne servent pour teindre en noir. Les teinturiers en font de l’encre.

Le fendeur
À Cheverny, on fend surtout du merrain (5) destiné à la tonnellerie, mais aussi à la confec­tion de lattes destinées aux charpentiers pour supporter les petites tuiles dites « tuiles de Bourgogne ». Le bois est surtout du chêne et du châtaignier. Celui qui fend est appelé le maraudier ou le fendeux. Pour la confection des douelles (6) de fûts, on utilise le coeur de l’arbre, sans l’aubier.

Le roulier et le débardeur
Localement, nous nous sommes beaucoup inspirés des Landes : que ce soit pour les plantations de pins, l’extraction de la résine, la fabrication des cotrets (4)... mais surtout pour l’attelage de mules qui servaient à extraire les grumes des bois. Sortir les billes de bois en leur fixant des chaînes pour ensuite les suspendre au fardier ou les déposer sur un chariot pour les transporter à la scierie était un travail particulièrement pénible.
Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
Le débardage consiste à charger dans une charrette le bois coupé et fendu en forêt, le transporter en bordure de chemin ou de route, et le décharger afin qu’il soit repris par les acheteurs.
Les débardeurs sont souvent des paysans locaux qui se louent à la journée avec leur attelage complet.

Le scieur de long

Le scieur en hauteur s’appelle le chevrier, le scieur de bas s’appelle le renardier. Son travail consiste à débiter du bois de charpente, de charronnage, de traverses de chemin de fer... Une fois la bille de bois équarrie, elle est montée sur une chieuve. Le chevrier qrimpe sur la bille et guidera la scie, aidé par le renardier resté au sol, en tirant la scie l’un après l’autre.

Le charbonnier
Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
Quand le charbonnier s’installe dans une coupe, son premier travail, après avoir construit son « cul de loup » est de chercher un emplacement pour ses fourneaux. Il pourra peut-être trouver une place ayant déjà servi à la coupe précédente, 25 ou 30 ans avant... Il se servira alors du poussier (7) conservé sous les restes car il en aura besoin pour finaliser la meule. La meule mesurera environ sept mètres de diamètre. Elle sera recouverte par des herbes fauchées aux alentours pour éviter que le poussier ne s’échappe. Le fourneau n’est recouvert qu’aux 2/3 pour laisser du tirage dans la partie inférieure.
Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
Le charbonnier aura terminé de construire sa meule lorsqu’il aura entassé sur deux niveaux (un horizontal et un vertical) environ dix stères de bois, le bon chêne au centre de préférence.
Six heures sont nécessaires à la fabrication d’une meule. Le fourneau brûlera environ 24 h, mais il ne doit ni fumer, ni flamber. La surveil­lance doit être incessante. Les flammes ne doivent jamais s’échapper ni de la cheminée, ni de la couche de poussier, ce qui indiquerait que le bois brûle.
En temps ordinaire, le charbonnier est un vieux professionnel habitué depuis longtemps à ce travail. Il passe ses nuits à surveiller son chantier. Il se réveille «automatiquement», sort de sa cabane et va se rendre compte où en est son feu... Quand le fourneau cesse de brûler, le travail est terminé. Le charbonnier découvre la meule avec précautions quart après quart et étale tous les morceaux à l’extérieur en éteignant avec de l’eau les mor­ceaux qui brûlent encore.
Ce travail, relativement rentable, pouvait rap­porter entre 700 et 900 francs par semaine et faire vivre une famille avec trois enfants.
Cette forêt qui nous entoure - Cheverny
Une meule de dix stères se transforme entre 18 et 20 sacs de charbon de bois. Une famille pouvait brûler deux meules par jour pendant environ 40 semaines par an.

P. D.

Source : « La Sologne des bois » - Muguette Rigaud - Jean-Paul Grossin - Juin 1987.
(1) Voir aussi « Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et- Cher… À la poursuite de notre histoire » - Éditions Oxygène Cheverny 2022 - page 247 « 37 années pour valoriser les terres et la forêt du domaine de Cheverny».
(2) Écobuage : technique de préparation d’un espace avant sa mise en culture. C’est un moyen de défrichement réalisé par brûlage.
(3) Cotret : petit fagot composé de morceaux de bois courts et de médiocre grosseur.
(4) Brémailles : bruyère utilisée dans la confection de balais.
(5) Merrain : planche obtenue en débitant un billot de bois, et qui sert à façonner une douelle.
(6) Douelle : c’est une pièce en bois de chêne qui forme avec d’autres la paroi des tonneaux.

(7) Poussier : poussière de charbon.

La Grenouille n°71 - avril 2026

Les fosses et mares de nos terroirs

Jusqu’au milieu du XX e siècle, de nombreuses fermes de nos communes de Cheverny et de Cour-Cheverny étaient agrémentées d’un point d’eau, souvent naturel, parfois aménagé.
Les fosses et mares de nos terroirs
Ces mares ou fosses comme on dit en Sologne, qu’elles soient auprès des maisons ou dans les prés, avaient alors une vraie fonction dans la gestion courante des fermes de l’époque. Outre le fait de retenir les eaux d’écoulement naturel des sols et parfois aussi issues des gouttières des toits des bâtiments agricoles et d’habitations, elles servaient de réserves d’eau pour le bétail, pour la bassecour et pour arroser le jardin quand l’été se montrait trop sec. Aujourd’hui, leur présence et leurs réhabilitations concourent plus comme éléments de décors naturels et de loisirs.

Un outil de gestion à part entière
À cette époque, l’eau courante n’arrivait pas dans les étables et les écuries. La tâche de remonter les seaux d’eau du puits, pour désaltérer les bêtes l’hiver, était pénible. Il était donc habituel de laisser ces animaux aller boire à la mare, comme ils avaient l’habitude de le faire dans les pâturages l’été. Par ailleurs, où les oies et les canards auraient-ils pu s’ébattre sans ce point d’eau si apprécié de toute la basse-cour, et où Gérard Oury aurait-il envoyé le side-car Allemand poursuivant nos deux compères dans La grande vadrouille ? Lieu agréable aussi pour les humains, car, si le but recherché n’était pas d’agrémenter le paysage, il y participait quand même grandement. On pouvait aussi à l’occasion s’y divertir en taquinant la perche ou le gardon, voire même la carpe dans les plus grandes mares.

Les fosses et mares de nos terroirs

Un univers aquatique insoupçonné
Ces points d’eau, même très petits, sont par ailleurs de vrais réservoirs de biodiversité. En effet, on y trouve une foultitude d’êtres vivants : insectes, batraciens, reptiles, oiseaux et plantes spécifiques, souvent avec des fleurs très colorées comme les iris. Sur la surface, au milieu des nénuphars, on peut y voir la discrète poule d’eau et à proximité, la fugace flèche bleue du martin-pêcheur, mais aussi, l’agrion jouvencelle et l’indésirable moustique. En se donnant la peine de fouiller un peu sous la surface, on peut y trouver des larves de libellules et de bien d’autres insectes, mais aussi des dytiques, des larves de salamandres, des tritons et des grenouilles. Je crois d’ailleurs qu’il est très possible que certaines de ces demoiselles vertes aient quitté définitivement ces mares. Je les soupçonne d’avoir sauté dans les pages du journal éponyme et de se retrouver chaque trimestre sous la plume de Jean-Pierre Terrien à disserter sur la vie des humains, ce qu’elles font d’ailleurs très bien. Celles qui restent dans les mares nous enchantent par leur sérénade aux premiers soirs cléments du printemps.

Les fosses et mares de nos terroirs

Les fosses et mares de nos terroirs
Zones tampons et réserves d’eau pour l’été
L’année 2024 a été particulièrement arrosée, avec plus de 850 mm d’eau, nos mares se sont remplies à ras bord. Beaucoup n’avaient pas connu un tel niveau depuis plusieurs années, leur remplissage a pu limiter cet excès d’eau dont les champs sont déjà saturés. De ce fait, cela a permis de les repérer plus aisément et de les rendre plus photogéniques. Une liste non exhaustive des clichés de ces mares, tellement elles sont nombreuses et plus belles les unes que les autres, permet de visualiser quelques-unes de ces grandes flaques d’eau. Ces éléments de la nature font partie intégrante du patrimoine de nos communes de Cheverny et de Cour-Cheverny. Outre les services rendus cités plus avant, ils participent au maintien de la biodiversité et au décor des paysages de nos campagnes, conservons-les, protégeons
-les.

M. B.

La Grenouille n°67 - Avril 2025

La cressonnière de la Tibourdière

La cressonnière de la Tibourdière à Cheverny
Cette ancienne cressonnière, classée petit patrimoine remarquable, est située à Cheverny, au sud-ouest du domaine du Portail, à proximité du chemin qui relie l’impasse de la Tibourdière au chemin de Poëly, à peu près à mi-chemin entre le domaine de la Tibourdière et la ferme de Poëly.
L’ouvrage est situé sur une petite parcelle de 290 m2, qui faisait auparavant partie du domaine de la Tibourdière et que la commune a acquise fin 2018.

La cressonnière de la Tibourdière à Cheverny
Un petit ouvrage digne d’intérêt
C’est un bassin de 2 m de large, 6 m de long et 60 cm de profondeur, construit en pierres de taille. L’eau y circule en permanence sur une hauteur de 20 cm, ou plus si l’on obture la sortie de l’eau avec une vanne qu’on peut glisser dans des rainures prévues à cet effet.
La restauration de ce petit ouvrage a fait l’objet d’un « chantier partage », dans le cadre d’un partenariat entre la mairie de Cheverny et l’association Maisons paysannes de France, le samedi 6 juillet dernier : débroussaillage et dégagement de l’ouvrage et de ses abords, création d’un accès piétonnier et d’un sentier longeant la cressonnière, le tout réalisé par quelques bénévoles.

La Tibourdière : nom d’origine incertaine…
Le lieudit est indiqué « La Thybandière » sur la carte de Cassini (1756-1815) mais Denis Jeanson (2), dans son dictionnaire de la toponymie en région Centre, nous indique qu’il s’agit d’une erreur de gravure, et référence le lieudit sous le nom de « La Thibaudière ». En fait, le lieudit est indiqué sous le nom de Thibordière sur plusieurs documents de recensement du début du XVIIIe siècle, de Thibourdière sur des documents cadastraux et sur des actes notariés, et de Tibourdière sur les plans du cadastre de 1813 et 1849, ainsi que sur les cartes actuelles. On trouve différentes origines étymologiques à ces noms, mais peu précises, et nous choisirons de n’en retenir aucune afin de ne pas nous tromper…
La cressonnière de la Tibourdière à Cheverny

La cressonnière de la Tibourdière à Cheverny
On devine presque la cressonnière sur les plans cadastraux, mais datation difficile…
Nos recherches dans les documents d’archives ne nous ont pas permis de trouver la trace formelle de l’existence de cette cressonnière dans le passé, ni de dater sa construction.
La toute petite parcelle sur laquelle se situe cet ouvrage est référencée sous le n° 321 sur le cadastre de 1813 pour une surface de deux ares et 20 centiares puis sous le n° 122 sur celui de 1849 et semble avoir toujours fait partie du domaine de la Tibourdière. Cette très petite surface peut laisser penser que cette parcelle était associée à la cressonnière ou inversement.
Le plan de 1849 indique également à cet endroit une fontaine (en fait, une source), sans la nommer. Un petit canal est représenté, joignant l’emplacement de la cressonnière au ruisseau venant des Ruaux (et plus loin de Chitenay) au point bas du chemin qui mène à Poëly. Ce ruisseau se jette ensuite un peu plus loin dans le Courpin, qui passe près du lavoir. Sans pouvoir l’affirmer, on peut supposer que ce canal est en rapport avec la fontaine et la cressonnière, qui pourrait donc dater du début du XIXe siècle ou peut-être d’avant. Dans le même secteur, figurent sur les plans de petits étangs dont on trouve encore la trace aujourd’hui.

La cressonnière de la Tibourdière à Cheverny
…mais un peu de concret tout de même
Un peu dans le flou, nous avons enquêté sur le terrain pour trouver des indices… Et c’est Thierry Dufraisse, agriculteur à la ferme de Poëly, qui nous a renseignés… La source a un débit régulier et ne s’est jamais tarie. Dans les années 70, Thierry a régulièrement bu l’eau de la source qui était très bonne, toujours à une température de 10 ou 12 degrés et il a eu l’occasion de goûter le cresson que l’exploitant de la cressonnière apportait de temps en temps à la ferme. Il se souvient qu’il y avait deux sortes de cresson, celui à feuilles rondes, très apprécié, et celui à feuilles pointues, qu’on appelait « le faux cresson », moins goûteux… Vu la dimension de la cressonnière, il s’agissait sans doute d’une culture destinée à la consommation de la famille et des amis…
Nous avons également appris qu’il existait une autre cressonnière dans ce secteur de la commune, mais dont l’emplacement exact restera secret…

La cressonnière de la Tibourdière à Cheverny
Le cresson, plante aquatique, toute une histoire (3)
On retrouve la trace du cresson dans des temps très anciens, puisque les Romains en mangeaient de grandes quantités, notamment parce qu’ils croyaient qu’il pouvait prévenir la calvitie et stimuler l’activité de l’esprit. Quant aux Grecs, ils affirmaient que le cresson pouvait « redonner raison aux esprits dérangés » et atténuer les effets de l’ivresse, d’où son emploi général dans les banquets. Au Moyen âge, il était employé comme dépuratif et dans les affections pulmonaires.

La cressonnière de la Tibourdière à Cheverny
Cresson de fontaine ?
Sans pouvoir le garantir, on peut supposer que la plante cultivée à la Tibourdière était le « Cresson de fontaine ». Le Larousse agricole - Édition 1921 (4) nous donne quelques précisions à son sujet… « Plante vivace, indigène, croissant dans les ruisseaux ; les tiges couchées présentent des racines blanches sur toute leur longueur ; les feuilles sont alternes, composées, imparipennées …/… ; les fruits sont de petites siliques contenant des graines rougeâtres, d’une extrême petitesse. L’eau de source, aussi pure que possible, est celle que l’on doit rechercher ; elle seule fournit un cresson de bonne qualité ; de plus, grâce à sa température constante, elle ne gèle pas en hiver et permet la production hivernale du cresson qui est la plus avantageuse. Les fosses ou cressonnières ont généralement 2,50 m à 3 mètres de largeur et 0,50 m à 0,60 m de profondeur ». Ce qui correspond aux dimensions de la cressonnière de La Tibourdière, tout comme la hauteur d’eau de 20 à 25 cm qui est préconisée pour cette culture.

Dans l’ouvrage « Flore du Loir-et-Cher » publié en 1885 par Adrien Franchet (5), une autre variété de cresson est évoquée : « On cultive assez fréquemment le Lepidium sativum, sous le nom de Cresson alénois ; il se trouve quelquefois subspontané dans le voisinage des habitations, ou même dans les champs – les Montils, champs de l’Hermitage ».

Origine de propriété (6)
Au XIXe siècle, la Closerie de la Thibordière (écrit ainsi dans des actes notariés) appartenait à Nicolas Barthélémy Selleron, qui l’avait hérité de son père en 1801 et la revendra en 1845 à François Martinet.
Plusieurs propriétaires se sont ensuite succédés jusqu’à la période actuelle. Parmi eux, nous évoquerons Pierre Mauger qui deviendra propriétaire en 1921, et son fils Robert qui en héritera en 1951. Pierre Mauger-Violleau est un homme politique français né en 1867 à Bracieux et décédé en 1924 à Cheverny. Horloger à Contres, il est conseiller municipal en 1912 et maire de Contres en 1919. Il est également conseiller d’arrondissement et député de Loir-et-Cher de mai à novembre 1924, inscrit au groupe Républicain-socialiste. Son fils, Robert Georges Maugé (1891-1958) lui succédera comme horloger bijoutier à Contres. Il fut maire de Contres de 1925 à 1941 et en 1944-1945, conseiller général durant trois mandats, député du Loir-et-Cher de 1932 à 1942 et de 1945 à1946 et président du comité départemental de Libération (7).

Etienne Durth, représentant à Cour-Cheverny de l’association Maisons Paysannes de France (1), nous précise le rôle de l’association dans ce projet.
E. D. : « Avec notre association Maisons Paysannes de Loir-et-Cher (association locale représentant Maisons Paysannes de France), nous cherchions à nous faire connaître auprès des élus locaux afin de leur faire partager notre expertise concernant la valorisation et la restauration du bâti ancien. Nous avons donc rencontré Mme Gallard, maire de Cheverny, qui a apprécié l’objet et les missions de notre association. D’un commun accord nous avons défini un cadre et une feuille de route afin de faire profiter les habitants de Cheverny et des alentours de la richesse de notre patrimoine ».

La Grenouille : En quoi consiste ce projet ?
E. D. : « Le projet de valorisation de la Cressonnière consiste à rendre ce lieu accessible tout en respectant l’écosystème qui s’est créé autour de lui. Nous avons donc dégagé l’ouvrage des broussailles, nettoyé les pierres, réalisé un chemin d’accès entrant et sortant en le délimitant par des haies mortes.
Il est également prévu de créer un chemin pédestre sensibilisant au bâti rural et au patrimoine vernaculaire passant par le bassin de pisciculture, le lavoir et la cressonnière Nous proposerons également un chantier initiation «limousinerie», maçonnerie ancienne en chaux/sable sur un mur d’enceinte en pierres au second trimestre 2025 ».

La Grenouille : Quel est le rôle de Maisons Paysannes de France dans ce type projet ?
E. D. : « L’aménagement paysager est une des missions, certes moins connue, de l’association Maisons paysannes de Loir-et-Cher qui organise déjà des chantiers de partage ; nous avons donc apporté notre expérience dans le déroulé d’une journée de travail collectif, avec le prêt du matériel et en veillant à la sécurité des participants. J’adresse un grand merci aux bénévoles qui ont donné de leur temps pour participer à la journée de chantier participatif de la cressonnière de Cheverny ».
Si vous avez des questions à poser, envie de participer à des actions ou vous former à des techniques de construction en lien avec la restauration du bâti ancien, n’hésitez pas à prendre contact avec les délégués locaux : Christine Delas Thiaville (Tél. 06 64 72 67 18) ou Etienne Durth (Tél. 06 89 39 04 29).

 P. L.

(1) Voir aussi La Grenouille n°62 – page 12 : « Restaurer sereinement » et sur notre blog - Rubrique « Nos associations » : Maisons paysannes du Loir-et-Cher.
(2) www.denisjeanson.fr
(3) Source : www.cressonniere-sainte-anne.fr/
(4) www.biblio.rsp.free.fr/LA
(5) Voir le livre «Les grandes heures de Cheverny et Cour-Cheverny en Loir-et- Cher et nos petites histoires». Éditions Oxygène Cheverny - 2018 - page 55 : « Le florilège de Jean Mosnier au château de Cheverny ».
(6) Source : Archives départementales du Loir-et-Cher.
(7) Source : Le Maitron - www.maitron.fr

La Grenouille n°65 – Octobre 2024

Le fabuleux destin d’un chêne bicentenaire

Né sur le territoire communal de Cheverny
Le fabuleux destin d’un chêne bicentenaire
Je m’appelle chêne sessile (quercus sessiliflora ou pétraea pour les puristes).« Sessile », parce que mes glands sont directement insérés sur mes rameaux et « non pédonculés » comme mon cousin chêne pédonculé (quercus pédunculata ou robur) qui lui, présente ses glands au bout d’une tige (pédoncule). Avec la cupule de son gland, il forme comme une mini pipe.
Je suis moins gourmand en eau que mon cousin chêne pédonculé qui est pratiquement condamné à disparaître au sud de la Loire du fait du dérèglement climatique. J’ai pris racine sur l’emprise du chemin rural n° 68, dit chemin de Soings à Cheverny. Cette ancienne voie relativement large (près de 10 m) fut sans doute autrefois un axe de grande fréquentation. Situé au coeur de la forêt de Cheverny, ce chemin rural croise quelques centaines de mètres plus au sud le Chemin des Boeufs, au carrefour de Vibraye. Cette autre voie importante traverse ce massif de part en part et fait partie de la « Route européenne d’Artagnan » (1). Du fait de cette grande largeur du chemin rural, j’ai eu de l’espace et mon houppier s’est développé sans aucune gêne, il présente aujourd’hui un volume important. Mon tronc aussi s’est bien développé, malheureusement pour sa valeur économique, mieux en diamètre qu’en hauteur…
Le fabuleux destin d’un chêne bicentenaire

Comment suis-je arrivé sur ce chemin ?
D’un gland tombé là par hasard, ou abandonné par un écureuil distrait, ou encore échappé du bec d’un geai criard ou d’un pigeon pressé, nul ne le sait. Je peux aussi être né de la volonté d’un forestier dans le cadre de la gestion de cette forêt et issu d’un chêne voisin. Quoi qu’il en soit, j’ai réussi à me développer sur ce chemin en échappant à la dent du chevreuil, du cerf et même à la faux et au croissant des cantonniers de l’époque. Il faut cependant préciser que lors de ma prime jeunesse, le trafic était sans doute essentiellement représenté par des chariots tirés par des boeufs ou des chevaux, mais aussi par des cavaliers et des piétons de tous ordres. Et, au vu de la largeur du chemin à cet endroit, seul son centre était utilisé, laissant les bords se reboiser, dès que les entretiens ont été délaissés. D’ailleurs, quelques autres arbres de moindre importance ont également pu se développer sur ce chemin. En grandissant, ma taille aidant, la crainte de me faire écraser ou blesser s’est estompée. Le trafic devenant très limité, car d’autres voies plus carrossables étant créées dans ce massif, je pus alors me développer avec plus de sérénité, même si quelques engins motorisés empruntent aujourd’hui parfois cet axe à l’accès ardu.

Le fabuleux destin d’un chêne bicentenaire
Le fabuleux destin d’un chêne bicentenaire
Un mètre quinze de diamètre, plus de deux siècles.
En l’absence de concurrence directe, je n’ai pas bénéficié d’un élagage naturel, et de ce fait, mon houppier s’est développé sans contrainte (23 m de diamètre pour une hauteur totale équivalente). Il présente aujourd’hui, en 2024, un important volume, ce qui me procure un grand pouvoir de photosynthèse, donc une croissance soutenue. (Un carottage sur 55 mm donne un nombre de 24 années, soit une moyenne d’accroissement de 2,3 mm/ an). Extrapolé sur le rayon, cela me donnerait un âge approchant les 250 ans, qu’il convient de moduler à plus ou moins 10 %, car ma croissance a pu être plus importante quand j’étais plus jeune. Cependant, mon tronc, s’il dépasse les 3,60 m de circonférence, ne présente pas une grande longueur, les premières branches basses le limitent à quelque 5 m. Ce qui me confère une plus grande valeur esthétique qu’économique. Au vu de mon grand âge, j’aurai quand même connu la Révolution, Napoléon, les derniers rois de France, et les trois dernières guerres en ayant entendu parler de Bismarck en 1870, du Kronprinz en 1914/18 et de Hitler en 1939/45. J’ai même entendu hurler les derniers loups tués en Sologne à la fin du XIXe siècle, notamment en forêt de Russy, de Boulogne et de Cheverny. Outre le fait d’avoir fabriqué des milliers de mètres cubes d’oxygène, d’avoir stocké dans mes branches et dans mon tronc des tonnes de carbone, j’ai eu aussi mille et une autres fonctions.
Le fabuleux destin d’un chêne bicentenaire

Point de repère géographique et hôtel restaurant
Mon énorme houppier (la plus longue branche a une portée de 15 m) a servi de gîte et de couvert à une foultitude d’êtres vivants : pigeon, geai, corbeau, loir, mulot, écureuil se sont nourris de mes fruits, sans oublier cerf et sanglier. Combien d’oiseaux et de petits mammifères sont venus y cacher leurs amours printanières et y construire leur nid, combien d’insectes y sont nés, se sont nourris de mes feuilles et ont servi de repas à ces volatiles discrets ? Certains de ceux-ci, reconnaissants, continuent d’agrémenter mon feuillage de leur chant estival : loriot, coucou, pinson, mésange et quelques autres moins mélodieux comme geai et corbeau. Point de repère aussi, car un tronc de cette taille, situé sur le bord d’un chemin rural ne passe pas inaperçu (mon houppier est même visible sur Google Earth à 300 m d’altitude, point GPS : 47° 28’ 36’’ N - 1° 28’ 51’’ E). J’en ai vu passer des générations de gardes, de chasseurs, de braconniers et de veneurs ! J’ai aussi vu passer des rouliers et leurs charrois, des colporteurs, des bûcherons, des randonneurs, des ramasseurs de champignons et même des bandits de grands chemins. J’en ai même vu qui se sont soulagés sur mes racines…et d’autres qui se sont mis à l’abri sous mon feuillage lors d’une averse soudaine. J’ai pu aussi servir de poste d’observation et de tir pour un chasseur lors d’une battue au grand gibier.

Le fabuleux destin d’un chêne bicentenaire
Pourquoi, à mon âge suis-je encore debout ?
Le fabuleux destin d’un chêne bicentenaire
N’ayant pas trop souffert des déficits hydriques de ces dernières décennies, je suis encore apparemment en bonne santé. Je le dois sans doute à l’absence de concurrence directe de mes concitoyens et à la proximité du fossé où mes racines vont puiser une humidité plus présente. J’ai aussi échappé au marteau des forestiers qui se sont succédés dans la gestion de ce massif, ainsi qu’à la tronçonneuse d’un bûcheron. Mais, le doute a dû traverser l’esprit de ces derniers quant à ma situation sur le bord de ce chemin rural, et dans le doute, on s’est abstenu. J’ai aussi échappé aux tempêtes, de plus en plus violentes, ainsi qu’aux coups de foudre qui peuvent déchiqueter un tronc. J’aurais pu finir en poutres, en chevrons ou en parquet, mais le graal pour un chêne de qualité est de se voir transformer en douelles. Je m’imaginais bien voir ma bille de pied transformée en tonneaux, et y laisser se bonifier, tant qu’à faire, un grand cru de Bourgogne ou du Bordelais. Cependant, je me verrais aussi bien vieillir encore quelques dizaines de décennies et être protégé comme chêne exceptionnel. Mon grand âge et l’aspect esthétique que les connaisseurs pourraient me reconnaître, me laissent espérer pouvoir représenter la commune de Cheverny comme
un élément remarquable du patrimoine vivant de cette commune.

Michel Bourgeois

Le fabuleux destin d’un chêne bicentenaire

La Grenouille n°63 - Avril 2024

La nature au bord du Conon

Si le Conon parlait, il nous dirait sans doute : « Pour vivre heureux, vivons cachés… ».

Nivéoles, nénuphars et renouée…
La nature au bord du Conon
Au printemps, on peut voir des touffes de perce-neige géants qui ne sont autres que des nivéoles avec leurs tiges florales d’au moins 25 cm et une petite tache verte sur le bord de chaque pétale. On les trouve dans des zones humides et sauvages. Elles sont souvent protégées car de plus en plus rares.
Le nénuphar jaune (fleur de 5 cm de diamètre) envahit certains coins de notre rivière ; il est favorable à l’élevage des alevins et à de nombreux petits animaux aquatiques. Aucun prédateur ne le consommant, les touffes sont de plus en plus grandes. La fleur a un parfum alcoolisé qui attire les mouches et donc les libellules qui les consomment.
On ne peut se promener sans voir la renouée du Japon qui se penche sur notre cours d’eau. Ce ne sont pas ses graines mais ses rhizomes qui nous envahissent. Ses grandes tiges cannelées nous font penser à des petites forêts de bambous.

La nature au bord du Conon
Le Conon, idéal pour se cacher
On pourrait l’appeler le Conon sauvage, entre les orties d’1,50 m à 2 m, favorables aux chenilles qui deviennent des papillons, dont « la petite tortue », « le paon du jour »... Les ronces inextricables forment des fourrés de plus de 2 m de hauteur, utiles pour les jeunes arbres qui ainsi ne se font pas manger par les cervidés et les nichées de petits oiseaux comme les troglodytes, les merles, les fauvettes et beaucoup d’autres.

Des arbres de tous âges
La nature au bord du Conon
Les saules marsaults se penchent au-dessus de l’eau. Ils ont une croissance rapide (6 à 8 m) et une courte longévité, d’environ 50 ans. On les reconnaît au printemps : les chatons mâles sont garnis d’étamines jaunes, l’inflorescence est odorante et nectarifère. C’est un petit arbre qui rejette facilement de la souche. Comme tous les saules, son écorce contient de la salicyline, voisine de l’aspirine.
La nature au bord du Conon
L’aulne glutineux a plus de hauteur que le marsault, et peut atteindre 10 à 15 m. Son bois est imputrescible et léger. On le qualifie de glutineux car ses jeunes feuilles sont gluantes. Cet arbre a la particularité de fixer l’azote de l’air en le restituant dans le sol par ses nodosités ; il enrichit ainsi les sols pauvres. Il est aussi indispensable aux « petits mars changeants », papillons d’une teinte bleu-violet. C’est sa chenille qui se nourrit de ses feuilles. Le Conon est bordé de grands frênes qui, comme l’aulne, n’ont pas peur de mélanger leurs racines pour maintenir les rives de la rivière. Du haut de leurs 35 m, ils dominent le cours d’eau avec les chênes et les peupliers.
La nature au bord du Conon
Le frêne peut vivre jusqu’à 250 ans ; on le reconnaît à ses bourgeons noirs et à ses grappes de samares (1) simples. Son bois est dur et souple, les meilleurs manches d’outils nous le prouvent… Ses feuilles ont beaucoup de vertus médicinales, entre autres pour soigner les douleurs articulaires.
Grâce à toutes ces racines nos rongeurs se créent des galeries bien étayées, les oiseaux cachent leurs nids dans les brindilles, les insectes se font becqueter et grignoter par les rongeurs, permettant à la nature de vivre.

L. R.

(1) On appelle samare toute graine ou fruit avec une surface portante en forme d’aile et qui permet ainsi le transport à distance par le vent (Source : Zoom Nature).

La Grenouille n°60 - Juillet 2023