Brebis Solognotes Chemin des Béliers

Prenez la route de Bracieux à partir de Cour- Cheverny....

Chemin des Béliers, en limite de Cour-Cheverny
Après quelques kilomètres, sur la gauche, le chemin des béliers marque la limite avec la commune de Tour-en-Sologne. Chaque hiver et jusqu’aux agnelages, on peut observer dans les prés qui la bordent de curieux moutons à toison beige et tête châtaigne. La finesse de la tête, l’absence de cornes, l’encolure bien visible et la toison ouverte sur les dessous sont d’autres caractéristiques de la race solognote. Les agneaux naissent noirs puis s’éclaircissent progressivement.


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Les quelques individus qu’il y a là appartiennent à une race dont l’histoire est en relation étroite avec celle de la Sologne depuis des siècles. Apte à consommer la végétation difficile des queues d’étangs aussi bien que celle des zones séchantes, la Solognote a été façonnée par ce pays tout autant que par les générations d’éleveurs qui surent en tirer parti. Mais la rationalisation de l’agriculture durant le vingtième siècle, pire encore ses difficultés économiques locales, firent drastiquement reculer cet élevage. En 1963, on ne comptait plus que 2 000 brebis et, quelques années plus tard, des éleveurs proposèrent le premier plan national de sauvegarde d’une race ovine. L’élevage a été optimisé au niveau technique et au niveau des croisements entre troupeaux. Les effectifs ont depuis légèrement progressé. La Solognote est une rescapée.

Certes la Solognote se distingue par des qualités objectives, notamment au niveau de la qualité gustative de sa chair, présentée comme particulièrement goûteuse, qui peuvent motiver des éleveurs. Mais on sent bien que ces professionnels éclairés ont aussi été guidés par des motivations autres, comme préserver une petite partie de l’histoire locale, de la mémoire des anciens, en définitive une petite partie d’un patrimoine commun. Dans notre monde d’uniformisation, cette sauvegarde de races locales au sein de nombreuses espèces s’appuie sur des motivations scientifiques, culturelles, mais aussi écologiques.

Quelques mots sur la notion de race

Il s’agit, au sein d’une même espèce et donc ici le mouton, de lignées progressivement sélectionnées par le milieu et les éleveurs. La notion géographique est la plus ancienne et fait le lien entre les caractères des animaux et leur région d’élevage. Les modes d’élevage et de sélection qui y sont pratiqués résultent d’une longue expérience inaugurée dès la période néolithique, puis transmise et amplifiée au cours des âges. Dès l’Antiquité, les moutons d’Ionie, en Grèce, sont réputés pour la beauté de leur toison. A en croire Homère, les chevaux de Thrace ou de Phrygie sont appréciés pour leur endurance. De tout temps, l’Homme a présidé à l’évolution de ses animaux, leur faisant subir de multiples et profondes transformations. La stabilité des formes et des aptitudes de certains d’entre eux s’est maintenue sur de longues périodes dans beaucoup de régions, souvent pour des raisons d’isolement économique ou géographique.

Notre Solognote appartient à une race locale, mais, de plus, à une race rustique.

Cette notion revêt aujourd’hui une importance particulière, notamment pour les gestionnaires d’espaces naturels qui recherchent des brouteurs endurants demandant peu de soins. Ces races ont en effet conservé l’aptitude à passer la totalité de leur cycle biologique en plein air intégral, sans grand besoin d’apports complémentaires ou d’abris. Il ne s’agit pas de mauvais traitements mais de l’utilisation de capacités naturelles de lignées génétiques étant restées assez proches de leur souche sauvage. Cette notion, cependant, a parfois de la peine à être admise et acceptée dans notre société de plus en plus éloignée des réalités du vivant.
On l’a vu, la Solognote sait se contenter de végétations peu appétentes, souvent clairsemées et la sélection lui a conservé les longues jambes qui font d’elle une bonne marcheuse. Elle s’est même forgé la réputation parmi les moutons d’avoir une attirance particulière pour les ligneux qui ont toujours tendance à envahir les prairies…

Voilà donc motivé, s’il en était besoin, l’intérêt écologique de la sauvegarde des races domestiques rustiques. L’intérêt scientifique va de pair, avec le maintien de génomes intégrant et transmettant des aptitudes ou des formes qui composent une réelle biodiversité du vivant domestique. À l’échelle du monde, ce «patrimoine de l’humanité» est énorme. Il s’amenuise malheureusement depuis des décennies et sans l’intervention d’éleveurs locaux avisés, notre Solognote aurait aujourd’hui rejoint la Millery, la Lauragaise ou encore la Poitevine au Panthéon de la trentaine de races ovines françaises disparues.

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Une fois n’est pas coutume : La Grenouille ose passer le chemin des Béliers pour pénétrer sur la commune voisine de Tour-en-Sologne.

Passé le centre bourg, dans les prés attenants au château de Villesavin aux ponts d’Arian, voici une autre race domestique rustique, bovine cette fois. Des Highland cattle, originaires d’Ecosse. La race est intimement liée aux taureaux blancs qui vivaient à l’état sauvage dans les forêts primitives et les hautes terres de ce pays. Elle en a gardé maints caractères, dont bien sûr ces longues cornes horizontales. C’est une race de petite taille, 450 kilos pour des animaux adultes. Rien à voir donc avec les carcasses des meilleures races bouchères modernes, comme la Charolaise, qui en pèsent plus du double. Mais la qualité remarquable de sa viande persillée en fait un produit de luxe capable de combler une partie de la différence. Et là encore une totale rusticité est au rendez-vous, permettant et facilitant l’élevage sur des terrains ingrats, notamment humides. La race est elle aussi utilisée pour l’entretien de marais et autres zones humides à forte valeur patrimoniale, comme certains marais de la haute Cisse, au nord de Blois. Et elle aussi participe à la préservation et à la transmission d’un patrimoine génétique remarquable forgé par des millénaires d’élevage.

Pour les Chevernois et les Courchois, les races domestiques rustiques peuvent aussi être le thème d’une petite sortie hivernale…


 Le Castor  - La Grenouille n°26 – Janvier 2015